Les origines d’Halloween : la fête celte de Samhain
Bougie autour d'un arbre pour Alla Helgona ou Halloween à Skogskyrkogården @Michael Caven from Stockholm

Les origines d'Halloween : la fête celte de Samhain

Chaque 31 octobre, on voit défiler dans les rues des petits monstres, des fantômes, des squelettes ou autres mini morts-vivants qui quadrillent le voisinage à la recherche de friandises. “Un bonbon ou un sort!” ont l’habitude de dire ces croque-mitaines en culottes courtes, devant des adultes au mieux compatissants, au pire irrités de cette coutume arrivée tout droit des Etats-Unis il y a de cela plusieurs années. 

Mais, justement, elle n’est pas américaine cette coutume. Bien au contraire, elle ne fait que revenir au bercail en retournant sur nos terres. Car aux origines (lointaines) d’Halloween, il y a Samhain (ou Samain, c’est comme vous préférez), la très puissante fête celte du 1er novembre. 

Laissez-moi vous la conter.

Samhain, la plus grande fête celte d'Irlande

Si vous avez déjà lu certains de mes articles, vous ne vous étonnerez pas de me voir souvent mentionner l’Irlande. Pourquoi? L’Irlande fut un des derniers pays christianisés et dont le processus de christianisation, contrairement à beaucoup d’autres pays, est passé pas une phase d’asssimilation: les moines chrétiens, loin de rejeter totalement la culture païenne irlandaise, s’en sont fait les témoins. C’est grâce à leurs écrits que nous avons des témoignages – parfois discutables certes, mais des témoignages quand même – qui nous permettent aujourd’hui de connaître cette culture de tradition orale. 

Ce petit rappel étant fait, penchons-nous maintenant sur la plus grande célébration celtique. 

Samhain ou la nouvelle anée celte

Samhain, c’était LA grande fête celte. Si importante, tellement puissante qu’à ce jour elle reste la fête celtique irlandaise la mieux connue, à tel point que même l’église catholique n’a pas réussi à l’effacer totalement comme elle l’a fait pour Beltaine, Lughnasad ou Imbolc. 

La fête celtique de Samhain, c’est tout d’abord la célébration de la nouvelle année. En effet, l’année celte était divisée en deux grandes périodes : la saison claire, qui va à Beltaine (1er mai) jusqu’à Samhain qui marque le début de la saison sombre. Mais, loin d’être un passage léger d’une année à l’autre comme l’est notre Saint-Sylvestre, cette nouvelle année celte était plus qu’une simple date sur le calendrier : c’était un moment hors du temps, autant engagé dans l’hiver que dans l’été mais qui n’appartenait ni à l’année écoulée ni à celle qui commençait, un moment d’éternité si fort spirituellement que le temps était annihilé.

Rencontre avec l'au-delà: quand le voile entre les mondes s'amincit

On peut lire toute l’importance de cette célébration dans les grands récits de la mythologie celtique puisque c’est souvent une date-clé dans les batailles épiques ou les légendes qui y sont racontées.   

Ce temps suspendu explique le lien de la fête de Samhain avec le monde de l’invisible, le sid (ou sidh) ainsi que l’appelle les celtes. Pour les Celtes, le monde des vivants n’était séparé du monde invisible, où résident notamment les dieux, que par un voile. Lors des célébrations de Samhain, ce voile devenait si fin que les hommes avaient accès à l’autre-monde et inversement. On disait notamment que les messagères des dieux venaient chercher les heureux élus à cette date. Et c’est justement pour cela que nombre de légendes, batailles et histoires de la mythologie celte se déroulent à Samhain : c’est de la rencontre des hommes et des dieux, rendue possible par la finesse du voile entre les deux mondes, que naissent les grands mythes et les grandes batailles! 

Tri nox Samoni: les trois nuits de Samhain

Vous l’avez compris, Samhain est le moment-clé de l’année celte. D’ailleurs, cette fête durait bien plus d’une journée. Combien de temps exactement ? Personne n’est vraiment sûr.

Sur le calendrier gaulois de Coligny, un des rares calendriers celtes qui soient parvenus jusqu’à nous, on peut voir la mention des fameuses tri nox samoni, les trois nuits de Samhain.

Différentes versions existent sur ce problème de durée : trois jours et trois nuits, trois jours avant le jour dit et trois jours après, tous les ans, tous les sept ans… Difficile de connaître le cycle de célébration de Samhain, d’autant que cette fête était célébrée un peu partout en Irlande, à différentes échelles. La plus importante se tenait à Tara, le cœur de la royauté Irlandaise. L’une des théorie veut que toutes les indications de temps trouvées par les chercheur.euses soient justes et que le rythme et la durée de la fête dépendait de là où elle était célébrée:  tous les ans dans les cantons, tous les trois ans sous l’égide des rois de province et tous les sept ans à Tara, présidée par le roi d’Irlande.

Photographie du calendrier gaulois de Coligny @ Gozitano
Le calendrier gaulois de Coligny (IIe siècle de notre ère). Le calendrier celte avait la particularité d'être luni-solaire et prenait autant en compte le cycle du soleil que celui de la lune.

Bref, à ce stade, vous avez déjà compris que la fête celtique de Samhain n’était pas DU TOUT à destination des enfants comme notre Halloween contemporaine. A la fois religieuse et politique, cette célébration était si importante qu’elle était obligatoire. Mieux valait ne pas être absent au risque d’avoir une amende ou pire, d’encourir la peine de mort! 

Et pourtant, cette fête n’avait absolument rien de lugubre puisque son point d’orgue était un énorme festin. Toute ressemblance avec le banquet qui clôture toutes les aventures de deux célèbres gaulois de BD n’est d’ailleurs probablement pas fortuite!

Ces banquets sont l’un des indices qui laissent penser que les grands récits épiques des légendes celtes se passent à Samhain: ce sont souvent des scènes de festins qui dégénèrent entre hommes et puissances de l’Autre monde parce que les uns sont intervenus dans les affaires des autres (mais oui, rappelez-vous, le voile entre les mondes est devenu très fin).

Bref, on mangeait bien à Samhain… mais seulement à la fin de la fête. Parce qu’avant, il y avait beaucoup de choses à faire !

Photographie de la colline de Tara, en Irlande @Gerhard Huber
La colline de Tara, cœur spirituel et politique de l'Irlande celtique

Loin d'Halloween: Samhain, fête politico-religieuse

Samhain est la fête païenne celte la mieux documentée: on sait à peu près comment elle se déroulait.

Pourquoi je dis “à peu près”? La culture celte étant surtout orale, les témoignages qui nous sont parvenus sont extérieurs et bien souvent romains : ces textes ne sont pas aussi neutres que leurs auteurs voudraient nous le faire croire. Les informations données sont parfois tronquées, ou erronées, les mythes sont souvent mal compris et l’on sent parfois un certain mépris de ces témoins romains pour celles et ceux qu’ils considèrent comme des barbares. Les autres précieuses sources d’informations, malheureusement souvent transformée aussi, nous viennent des chrétiens. Or, la christianisation, si elle nous a permis d’avoir des témoignages sur le monde celte, a surtout gommé beaucoup d’aspects liés au druidisme dont les préceptes n’étaient pas en adéquation avec la foi chrétienne. C’est exactement ce qui s’est passé pour les témoignages sur la fête de Samhain.

Samhain, une fête religieuse dirigée par les druides

Loin de l’image uniquement festive et enfantine d’Halloween, Samain était avant tout une fête religieuse, dirigée par les druides dont la présence garantissait également la non-violence aux cérémonies et surtout aux festins.  

On pense que la célébration de Samhain s’ouvrait par un sacrifice animal, donné au feu par les druides. C’est en tous cas par le feu que les druides ouvraient les célébrations car le feu, comme souvent dans les fêtes celtes, est un élément primordial. A tel point que la veille de Samhain, tous les feux d’Irlande devaient être éteints (sous peine d’amende) pour laisser place à celui allumé par les druides.

Le pouvoir des druides était très étendu et s’exprimait pleinement lors de ces célébrations. Ils dirigeaient même l’éléction du roi d’Irlande, lorsque le poste était vacant!

L'élection du roi d'Irlande

Mais avant d’en venir à cet aspect très particulier, il faut bien parler d’une partie de la fête bien moins glamour: le travail administratif. 

Car Samhain était aussi une fête politique et militaire (nous sommes en effet à la fin de la saison militaire) marquée par des réunions et des assemblées légales. Ces assemblées étaient l’occasion de remettre en ordre la justice, l’administration royale ainsi que ce que l’on appelait les “archives”, qui consistaient surtout en une vérification des annales et des généalogies officielles. On parlait aussi d’argent puisque c’était le moment de régler les dettes, les droits et autres impôts. 

Mais revenons à l’élection du roi d’Irlande qui se tenait à Samhain lorsque le trône était vacant. Vous devez vous demander comment on élisait un roi !  Vous vous en doutez, cette élection n’avait rien à voir avec nos élections modernes. Ici on parle d’une élection à caractère religieux et magique ! 

Après un rituel d’incantation, prononcé bien évidemment pas les druides, un taureau, animal royal, possiblement blanc, était sacrifié puis cuisiné dans un bouillon. Un homme était désigné pour manger la viande et boire le bouillon jusqu’à satiété pour pouvoir s’endormir ensuite. Les druides chantaient et psalmodiaient au dessus de lui pendant son sommeil afin que l’homme endormi puisse voir, dans un rêve, qui devait être le roi, son aspect, son caractère, son allure et ce qu’il faisait, autant de caractéristiques qui permettaient ensuite de le retrouver dans le pays. 

Une mémoire qui ne se perd pas: les rites gaulois de Samhain

Jusqu’ici, je ne vous ai parlé que des rites irlandais. Mais on a quelques indices sur ce qui se passait en Gaule également. 

Les romains ont rapporté la coutume gauloise de lier les cornes de deux taureaux blancs et de les immoler par le feu à Samhain, après qu’un druide eut cueilli du gui avec une faucille d’or dans l’arbre sous lequel les deux taureaux étaient sacrifiés. En passant, toute ressemblance avec un druide de bd qui prépare de la potion magique notamment avec du gui n’est, là aussi, absolument pas fortuite!

Le gui était censé rendre la fécondité aux animaux stériles et constituait un bon remède contre les poisons.

Ce témoignage de Pline, qui date du 1er siècle de notre ère, montre surtout la survivance en Gaule d’un rituel connu en Irlande des siècles auparavant. On sait donc que Samhain était fêtée un peu partout dans le monde celte de la même manière, ce que montre aussi le calendrier de Coligny, celui qui indiquait les fameuses Tri nox samoni et qui est, rappelez-vous, gaulois!

Après tous ces rituels, toutes ces assemblées, on méritait bien un peu de bon temps. C’est l’heure du festin!

Photographie de gui, la plante des druides
Le gui, la plante miraculeuse des druides

Le festin de Samhain

Chacun à sa place: un festin politique

Ne vous leurrez pas, le festin était certes une part importante de la fête mais on n’y faisait pas ce que l’on voulait quand on était un personnage important.  Le festin était en effet très codifié d’un point de vue légal. Et d’ailleurs, comme pour le reste des célébrations, il était obligatoire d’y participer sous peine de… Oui, bon, vous avez saisi le concept !

Samhain était ce que les chercheur.euses appellent une fête trifonctionnelle: elle était à la fois religieuse, guerrière et productrice. En gros, tout le monde participait au festin: les rois, les druides, les guerriers, et le peuple. Mais, vous vous en doutez, tout le monde ne mangeait pas à la même table, ni la même chose. 

Le festin des nobles était extrêmement codifié comme vous allez pouvoir le constater. De longues tables étaient installées de chaque côté de la pièce du banquet. Au premier son de l’instrument du héraut, une sorte de maréchal de maison plaçait les boucliers des nobles invités au-dessus de l’une de des tables, selon leur titre. C’était un druide spécialisé, une sorte d’historien, qui gérait le problème du placement et de la préséance. L’enjeu était de taille, il ne fallait vexer personne ! Au second coup de trompette, on faisait de même avec les boucliers des guerriers, à la seconde table. Au troisième coup, tout ce petit monde rentrait pour prendre sa place, sous son bouclier. Ainsi, l’installation se faisait dans le calme. Les convives étaient tous placés d’un seul côté des tables, sans personne en face d’eux. La table du roi et les druides, quant à elle,  se trouvait sur un troisième de la pièce, à l’opposé de l’endroit où les domestiques faisaient le service.  

La présence des druides était obligatoire. Pourquoi ? Parce qu’il était interdit d’être violent en leur présence. Si l’on ajoute à cela le soin qu’on mettait à arranger la pièce pour éviter les querelles (préséance, personne en face de soi pour s’engueuler), on se rend vite compte qu’on marchait sur des œufs lors de ce festin ! Et cela n’a rien d’étonnant. Les mythes montrent que les banquets finissaient souvent mal, c’est-à-dire, soyons clairs, par un massacre! Le roi étant garant de l’ordre, c’est lui qui en subissait alors les conséquences (est-il utile de préciser que dans la mythologie celte, les conséquences sont souvent… la mort!). Et pourquoi cela finissait mal? Parce que tout ce petit était fin saoul pardi!

L'ivresse ou comment côtoyer les dieux

Vous me direz… C’est bien normal de lever le coude lors d’un festin, non ? Mais, comme d’habitude avec les celtes, il y a de la magie et de la spiritualité dans l’air, même quand il s’agit d’alcool!

Le festin de Samhain est, comme le reste de la célébration, d’essence magique. L’ivresse chez les Celtes, d’une manière générale, est une façon se de rapprocher du sacré, donc des dieux qui, je vous le rappelle, n’étaient vraiment pas très loin en cette nuit où le voile entre les mondes était très fin. Les militaires buvaient surtout de la bière, considérée comme boisson d’immortalité au même titre que l’hydromel, lui-même réservé aux druides. On utilisait parfois du vin mais, celui-ci étant (déjà !) importé de Gaule, il était rare et cher, même pour le roi d’Irlande. 

Sculpture celtique représentant le guerrier noble celte de Gauberg @ E-W, CC BY-SA
Guerrier Celte du Glauberg. Ce guerrier, probablement noble, tient un bouclier d'une main et, de l'autre, fait un geste qui évoque le respect ou la prière (vers 400-400 av. J.C.) @ E-W, CC BY-SA

Le festin de Samhain: un banquet pour toutes et tous

Nous voilà donc au milieu de ces guerriers en train de manger, de s’enivrer, de comparer leur trophées et se quereller. Une question se pose alors: où sont les femmes ? (comme dirait Patrick Juvet). Le banquet décrit plus haut était, malgré les apparences, un festin rituel destiné aux guerriers pour clore la saison militaire. Les femmes n’y participaient pas. Elles n’étaient toutefois pas en reste pour autant puisqu’elleq festoyaient dans une pièce qui leur étaient consacrée et où elles étaient servies tout comme les hommes. 

Et le peuple dans tout ça ? Rappelez-vous, Samhain a trois fonctions : religieuse, guerrière et productrice. Cette dernière fonction fait référence à celles et ceux qui cultivent la terre, fabriquent les objets du quotidien, les armes… Bref, tous les autres membres de la communauté. Eux aussi rendaient hommage aux dieux avant d’aller voir les jeux organisés pour l’occasion et prendre part au festin. Car si la fête de Samhain était hiérarchisée, elle n’était fermée à personne. 

Vous êtes ce que vous mangez : le menu du festin de Samhain

On y mangeait quoi à ce fameux festin ?

Tout dépendait de la position sociale des invités. Au roi, aux nobles et aux druides, on donnait des fruits choisis mais surtout de la viande, à savoir du bœuf et du porc. Samhain marquait en effet la période à laquelle les porcs, élevés pendant l’automne celte (notre été) étaient abattus. Au-delà de cet aspect purement pratique, il faut noter que le porc était l’animal consacré à Lugh, l’un des dieux les plus importants du panthéon celte, donc sa présence au festin de Samhain n’est pas une coïncidence. Et, ceci dit en passant, toute ressemblance avec un banquet gaulois de bd où on s’empiffrait de sangliers rôtis n’est définitivement pas fortuite !

Le service du festin du 1er novembre était assuré par des servantes et des serviteurs mais dans certains récits, le roi lui-même sert ses hôtes de marque.

Les guerriers invités, quant à eux, mangeaient de la viande rouge à la broche et buvaient de la cervoise et de la bière nouvelle (pour se rapprocher du sacré, tout ça, tout ça…), ainsi que du petit lait, servis par des échansons.  Les cochers et les jongleurs mangeaient les abats, les têtes, les pieds et les morceaux non nobles des bêtes abattues. Enfin, eux-mêmes servaient au reste du peuple de la viande de veau, de mouton et peut-être de porc aussi. Les textes anciens indiquent que des jeunes gens et des jeunes filles restaient à l’extérieur mais y mangeaient aussi.

Bandes dessinée d'Astérix ouvertes à la dernière page @Hisae illustrations
Si l'on considère que le banquet de Samhain et son menu à base de porc sont plutôt bien documentés historiquement (comparé au reste!), il n'est pas très étonnant que Goscinny et Uderzo ait repris cette coutume pour les aventures d'Astérix, le plus célèbre des Celtes (avec Vercingétorix quand même).

Vous le voyez, Samhain était loin de notre Halloween moderne avec ses costumes horrifiques, sa décoration en plastique et ses bonbons. Point d’orgue de l’année celte, éminemment politique et très codifiée, elle n’en était pas moins une fête pour toutes et tous, y compris les personnes du peuple.

Et si, au premier abord, on ne voit pas bien comment Samhain a pu devenir Halloween, il n’en reste pas moins que certains aspects comme le lien au monde de l’invisible et à la mort, le côté administratif et financier tout comme le passage d’une période-clé de l’année à une autre, sont autant d’éléments qui ont survécu à travers les siècles en Irlande et sont palpables dans les traditions qui ont perduré jusque vers la fin du XXe siècle et qui, malheureusement, tendent à disparaître. 

Je vous emmène à leur découverte dans le prochain article !

Et si vous voulez savoir comment fêter Samhain / Halloween, je vous donne des idées d’activités et de rituels issus de ces traditions irlandaises dans un troisième article

Hisae

Sources

  • Françoise Le Roux et Christian-J. Guyonvarc’h, Les fêtes celtiques, Yoran, 2017. 
  • Jean-Paul Persigout, Dictionnaire de la mythologie celtique, Imago, 2009.